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C’est où nous croisons, pour finir, la troisième « comparaison » : l’une des plus grandes, et longtemps sous-estimée, de nos « artistes contemporaines » (cette expression si décidément horrible) : Yayoi Kusama. Pour la vision, le « convulsionnisme », l’hallucinatoire objectivé, bien sûr ; mais surtout pour ce « déplacement » que Michel fait subir à ce clin d’œil (conscient ou inconscient, peu importe : je redis que ces comparaisons sont là par commodité critique) à la japonaise, cette « signature » des tableaux de Michel, dont il fit aussi des performances étrangement proches de celles de Kusama. On sait que celle-ci a eu, dès l’âge de huit ans, la vision permanente de petits pois omniprésents, au point de se voir elle-même comme un petit pois perdu dans un monde de petit pois, ce qui nous valut à la longue certaines des installations les plus puissantes de tout « l’art contemporain » (re-sic). 

Quand elle était jeune, elle participa (sans autorisation) à la biennale de Venise 1966 en déversant 1500 boules multicolores dans les légendaires canaux de la ville. 

Or, Michel a fait de même (mais : au cylindre contenant les boules près) dans une rivière, elle, située en pleine nature (et on pressent que là est la sens de la question que je lui adresse, indirectement, ici). Et très précisément, la « signature » de ces cylindres transparents de petits pois dans tous ses tableaux (ou presque), souligne ce qui le différencie, et désormais d’un abîme, d’un Bacon : il y a encore chez ce dernier, au fond, une sorte de naturalisme du supplice. Bacon ne s’interroge pas encore sur ce qui fait de l’homme et lui seul le Sujet de la convulsion endogène. Lisons au hasard, sur Wikipédia, un commentaire typique de ceux qu’inspire l’irlandais : « Ces corps ramassés à l’extrême, tordus et écrabouillés, musculeux, disloqués, ravagés, ces distorsions crispées, ces contractures paroxystiques, ces poses quasi acrobatiques, sont d’abord signes de fulgurances nerveuses et d’un emportement furieux, presque athlétique, plus somatiques que psychologiques de la mystérieuse animalité d’anthropoïde solitaire et désolée qui est en chaque homme. » 

Fort juste, fort bien, -et du reste presque sans modification transposable à Fourcade-. J’ai bien dit: presque, un presque où tout se joue.  

Car la question qu’on ne se pose à ce sujet jamais, et que ne se posait pas encore Bacon, est simple : qu’est-ce qui dilacère le « Corps sans Organes » -le corps de l’affect- de l’animalité dite anthropologique ? L’époque de Bacon fut la dernière où la réponse pouvait encore ne pas s’imposer sans réplique, et c’est tout l’abîme qui sépare la peinture de Fourcade de la sienne. Les drogues, l’alcool, et bien évidemment la peinture, et aussi le clou qui plante un tableau ou un Christ, ne sont eux-mêmes autres que des productions technologiques. C’est pourquoi la technologie machinique finit toujours, je dis bien toujours, par objectiver les visions « subjectives » de la drogue : la chimie distorsionniste des drogues se convertit, quelques décennies plus tard, en mécanique disloquée de l’excès journalier. Toutes les boucles se bouclent, et c’est peut-être l’indice secret des omniprésents petits pois « kusamesques ». C’est la technologie et elle seule qui dilacère notre affectualité animale de l’intérieur : l’homme est l’animal traumatisé, et non pas seulement « suprématisé », par la Science. Tel est le sujet de ce modeste texte, et tel est l’unique sujet du « convulsivisme » de Fourcade, qui le différencie décisivement de ces trois arbitraires prédécesseurs.  

Last but not leastfidèle, la « Nature morte » en découd avec le père de la peinture moderne, Cézanne, qui vaut preuve. L’habituel sac cubique de billes est là pour nous souligner –ou surligner- l’évidence : il ne s’agit pas ici de faire du militantisme « bio », mais la coloration des fruits nous montre que, si la production « transgénique » de l’alimentation végétale ne se peut peindre, dans une ascèse intérieure à Cézanne, qu’aux couleurs du psychédélisme, c’est que l’outrance technologique obligatoire qui nous met l’âme en charpie est un transgénisme psychique, tandis que le transgénique est un psychédélisme organique.   

Pour finir, et tandis que j’achève ce texte, je reçois la dernière toile de Michel, Chelsealdorléans. Le courage se distingue de la témérité en ce qu’il touche à une vérité. L’embarras tout transitoire que d’avoir à écrire sur un ami  est effacé par la vérité qui s’impose à la fin. 

Je défie quiconque de dénier que ce tableau ne constitue pas un chef-d’œuvre absolu. 

La peinture est morte ? Vive la peinture. 

Mais, Michel, pourquoi cette disparition des billes phosphorescentes ?... 

Mehdi Belhaj Kacem Janvier 2013

«Through the Looking Glass»  2012    Vidéo projection 18 mn         (vidéo capture)

michel fourcade artiste peintre plasticien
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